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Nourrir le monde : sols, rendements, phosphore, eau

Nourrir huit milliards d'humains est l'une des grandes réussites du dernier demi-siècle : la production agricole a plus que suivi la population. Mais cette abondance ne tombe pas du ciel. Elle repose sur quelques appuis discrets, un sol vivant, de l'eau, du phosphore, de l'énergie, qu'on a longtemps traités comme inépuisables. La vraie question n'est pas « produit-on assez ? », mais « la manière dont on produit tiendra-t-elle sur la durée ? ».

Ce qui tient un rendement debout

Derrière chaque récolte se cache une chaîne d'appuis qu'on oublie tant qu'ils fonctionnent. Il faut d'abord un sol vivant : pas seulement un support, mais un tissu de matière organique, de vers et de micro-organismes qui met des siècles à se former. Il faut de l'eau, celle de la pluie ou celle qu'on va chercher dans les rivières et les nappes. Il faut des nutriments, au premier rang desquels l'azote et le phosphore, sans lesquels rien ne pousse. Et il faut, enfin, de l'énergie : celle qui fabrique les engrais, fait tourner les tracteurs et les pompes, transporte et transforme. Le rendement moderne est l'équilibre, tendu, de ces quatre forces.

Le rendement d'un champSol vivanthumus, vers, micro-vies'érodeEaupluie, irrigation, nappesse raréfiePhosphoreet azote : les nutrimentss'épuiseÉnergie fossileengrais, machines, transportcoûte plus cherquatre piliers, aucun garanti pour toujours
La récolte d'un champ moderne ne tient pas en l'air : elle repose sur un sol vivant, sur l'eau, sur les nutriments (phosphore et azote) et sur l'énergie fossile qui fabrique les engrais et fait tourner les machines. Ces quatre appuis sont aujourd'hui tous sous tension à la fois.

L'ennui est que ces quatre appuis sont aujourd'hui sous tension en même temps. Aucun n'est encore rompu, mais aucun n'est garanti pour toujours, et c'est leur fragilité conjointe qui doit retenir l'attention.

Le triomphe des rendements, et son essoufflement

À partir des années 1960, la révolution verte a transformé l'agriculture mondiale. Des variétés sélectionnées, des engrais de synthèse, l'irrigation et la mécanisation ont fait bondir les rendements : sur la même surface, on récoltait deux, trois, parfois quatre fois plus. C'est cette révolution, portée par des agronomes comme Norman Borlaug, qui a permis de nourrir une population qui doublait tout en limitant l'extension des terres cultivées. Il faut le dire nettement : c'est une réussite historique.

Mais depuis une vingtaine d'années, la courbe se tasse. Dans près d'un tiers des grandes régions les plus intensivement cultivées, dont le riz d'Asie de l'Est et le blé d'Europe de l'Ouest, les rendements ont cessé de progresser : ils plafonnent. On approche à la fois des limites biologiques des plantes et de la fatigue des appuis qui portaient la hausse.

19501970199020102025rendement (t/ha)révolution vertevariétés, engrais, irrigationle tassement~30 % des régions
À partir des années 1960, la révolution verte (variétés à haut rendement, engrais de synthèse, irrigation) a fait bondir les rendements céréaliers. Mais depuis une vingtaine d'années, ils plafonnent dans près d'un tiers des grandes régions les plus intensives, dont le riz d'Asie de l'Est et le blé d'Europe de l'Ouest. (Allure d'après les travaux de Grassini, Cassman et al.)

Ce plafonnement n'annonce pas une famine imminente : la marge de progrès reste réelle dans d'autres régions, et l'on gaspille par ailleurs une part énorme de ce qu'on produit. Mais il signale la fin d'une facilité. Les gains ne viendront plus tout seuls, et surtout pas en continuant d'user les sols et les nappes qui les rendaient possibles.

Le sol et l'eau : des réserves qu'on entame

Un sol fertile est un capital lent. Il faut jusqu'à un millénaire pour former deux ou trois centimètres de terre arable, quand l'érosion, elle, peut l'emporter en une saison. Or les sols du monde se dégradent : selon la FAO, environ un tiers sont déjà abîmés, et l'agriculture intensive, le labour, la monoculture et la déforestation accélèrent le phénomène bien au-delà de son rythme naturel. On récolte aujourd'hui, en partie, sur un stock de fertilité qu'on ne reconstitue pas.

L'eau raconte la même histoire. L'agriculture absorbe environ 70 % de l'eau douce prélevée par l'humanité, et l'irrigation fournit à elle seule près de 40 % de la production alimentaire mondiale. Là où cette eau vient de nappes qui se rechargent lentement, on puise plus vite qu'elles ne se remplissent : des grandes plaines agricoles d'Amérique du Nord au nord de l'Inde, le niveau baisse d'année en année. Comme pour le sol, on convertit un stock accumulé sur des millénaires en récoltes d'une génération.

Le phosphore : la limite qu'on ne remplace pas

Parmi les nutriments, le phosphore occupe une place à part. Le carbone, on le capte dans l'air ; l'azote des engrais, on le fixe depuis l'atmosphère (au prix, il est vrai, de beaucoup d'énergie fossile). Le phosphore, lui, n'a aucun substitut et ne se fabrique pas : on l'extrait d'une roche minérale, comme un métal. Ses réserves sont finies et remarquablement concentrées, plus des deux tiers se trouvant au Maroc. C'est à la fois une limite physique et une dépendance géopolitique.

Le plus frappant est le gaspillage. Le phosphore décrit aujourd'hui une boucle ouverte : extrait, épandu, exporté dans les récoltes, il finit largement dispersé dans les eaux, où il provoque la prolifération d'algues (l'eutrophisation) au lieu de nourrir de nouvelles cultures. Presque rien ne revient à la source. Le débat sur la date exacte d'un « pic de phosphore » reste ouvert, et les réserves connues ont été révisées à la hausse ; mais le principe demeure, on consomme un stock fini sans le recycler.

Mineréserve finie~70 % au MarocEngraischamp fertiliséRécoltepuis l'assiettePertesruissellementeutrophisationle retour à la source n'existe presque pasune boucle qu'il faudrait refermer : recycler au lieu de perdreLe phosphore : une boucle ouverte
Le phosphore ne se fabrique pas : on l'extrait d'une roche finie, dont plus des deux tiers des réserves se trouvent au Maroc. Il traverse le champ et l'assiette, puis se disperse dans les eaux, où il nourrit les algues au lieu des cultures. Rien ou presque ne revient à la mine : c'est une boucle ouverte qu'il faudrait apprendre à refermer.

Ce que le modèle de Meadows en fait

L'agriculture n'est pas un sujet à part : c'est l'un des cinq secteurs couplés du modèle World3, celui qui relie la population aux terres et à leur fertilité. Le modèle y suit la surface cultivée, le rendement des terres et leur fertilité, et il fait apparaître un engrenage familier : pour nourrir plus de monde, on pousse les rendements et on met en culture des terres nouvelles ; mais l'intensification et la pollution érodent la fertilité, si bien que produire plus aujourd'hui peut coûter du rendement demain. L'alimentation par habitant, dans la plupart des scénarios, finit par plafonner puis décliner, non par manque de terres, mais parce que les appuis se dérobent.

C'est aussi une leçon sur ce que World3 sait et ne sait pas dire. Le modèle raisonne en grandeurs globales ; il ne connaît ni les sols particuliers, ni les techniques agronomiques fines, ni les gains qu'une agriculture régénératrice pourrait obtenir. Il ne prédit pas une récolte : il éclaire une dynamique, celle d'un système qui entame ses propres réserves pour tenir son rythme.

Le curseur « rendements » du simulateur

C'est exactement ce que permet d'explorer le simulateur du site. L'un de ses trois curseurs, « rendements agricoles », pose la question du pari technologique : et si la technique dopait durablement les rendements des terres ? On peut le pousser de +0 % à +100 % et regarder la trajectoire se déformer.

Le résultat est instructif, et il rejoint la leçon du découplage. Doper les rendements fait bien monter l'alimentation par habitant, et repousse le pic de plusieurs décennies : le modèle gagne du temps. Mais dans un monde fini, ce temps se paie. La pression accrue sur les terres et la pollution rattrapent la trajectoire, et la chute finit par revenir, plus tard mais bien réelle. Le curseur ne fait pas disparaître la limite : il la déplace.

200020502100alimentation / hab.+0 %+100 %le pic est repoussé……mais la chute revient
Le curseur « rendements agricoles » du simulateur pose la question du modèle : et si la technique dopait les rendements ? Poussé à +100 %, il fait monter l'alimentation par habitant plus haut et repousse le pic de plusieurs décennies. Mais dans un monde fini, la chute finit par revenir : gagner sur les rendements achète du temps, cela n'abolit pas la limite.

Voilà la boucle que cette fiche voulait fermer. Une actualité sur les sols, l'eau ou les engrais renvoie à ce qui tient un rendement debout ; ce mécanisme se lit dans le secteur agricole de World3 ; et le curseur du simulateur permet d'en éprouver soi-même la conséquence. Nourrir le monde n'est pas qu'une affaire de tonnes produites une bonne année : c'est la question de savoir si l'on entretient, ou si l'on épuise, ce qui rend la récolte possible.

Questions fréquentes

Manque-t-on de nourriture aujourd'hui ?

Non : la planète produit assez de calories pour tous, et la faim relève d'abord de la pauvreté et de la distribution, pas d'un manque global. La question posée ici est différente et porte sur le long terme : la façon dont on obtient ces récoltes (sols travaillés à outrance, nappes surexploitées, engrais tirés de ressources finies) est-elle tenable sur des décennies ? C'est la durabilité du rendement, pas la quantité d'aujourd'hui, qui est en jeu.

Qu'est-ce que la révolution verte ?

C'est l'ensemble des techniques qui, à partir des années 1960, ont fait bondir les rendements agricoles : variétés sélectionnées à haut rendement, engrais de synthèse (azote, phosphore, potasse), irrigation et mécanisation. Elle a permis de nourrir une population qui doublait, et c'est une réussite immense. Mais elle a aussi rendu la production dépendante d'intrants (énergie fossile, eau, phosphore minéral) dont aucun n'est illimité.

Qu'est-ce que le pic de phosphore ?

Le phosphore est un nutriment indispensable aux plantes, sans substitut, qu'on extrait d'une roche minérale non renouvelable. Ses réserves sont limitées et très concentrées géographiquement (plus des deux tiers au Maroc). Le « pic de phosphore » désigne le moment où l'extraction mondiale plafonnerait puis déclinerait, comme le pic pétrolier. La date fait débat et les réserves connues ont été revues à la hausse, mais le fond demeure : c'est un stock fini, aujourd'hui largement gaspillé plutôt que recyclé.

Pourquoi les rendements plafonnent-ils ?

Parce qu'on approche des limites biologiques de certaines cultures, et parce que les appuis du rendement se fatiguent : sols érodés et appauvris en matière organique, nappes d'eau qui baissent, effets décroissants des engrais. Dans près d'un tiers des grandes régions les plus intensives (riz d'Asie de l'Est, blé d'Europe de l'Ouest), les rendements ont cessé de progresser. On peut encore gagner ailleurs, mais l'ère des gains faciles et généralisés touche à sa fin.

Pour aller plus loin

Le rendement agricole illustre un mécanisme général : le découplage montre pourquoi la technique repousse les limites sans les abolir, et le pic de Hubbert décrit, pour les ressources minérales, la même courbe en cloche que celle qui menace le phosphore. Pour la vue d'ensemble, le rapport Meadows replace l'agriculture dans le système entier, et penser en systèmes donne les lunettes (stocks, flux, retards) pour lire tout cela. Enfin, le simulateur permet de manier soi-même le curseur des rendements.

Repères : Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), État des ressources en sols du monde et travaux sur l'érosion (un tiers des sols dégradés) · FAO / AQUASTAT sur les prélèvements d'eau (~70 % pour l'agriculture) · P. Grassini, K. Cassman et al. sur le plafonnement des rendements (Nature Communications, 2013) · D. Cordell et al. sur le pic de phosphore · U.S. Geological Survey, Mineral Commodity Summaries (réserves de phosphate) · D. Meadows et al., The Limits to Growth, 1972 (secteur agricole du modèle World3).