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1970-1975 : le premier choc, sans changement de cap

Ces cinq années s'ouvrent sur le pic pétrolier des États-Unis et se referment sur une année de recul de la richesse mondiale par habitant. Entre les deux, le rapport Meadows paraît, la conférence de Stockholm fait de l'environnement une affaire d'États, et le prix du baril est multiplié par quatre. Les limites entrent dans le débat public. Les séries mondiales racontent pourtant une autre histoire : l'énergie consommée et le CO₂ émis ont progressé presque au rythme de l'économie. Le choc a ralenti la machine sans modifier sa direction.

Ce que ces cinq ans ont été

En 1970, la production de pétrole brut des États-Unis atteint 9,6 millions de barils par jour en moyenne annuelle. C'est son maximum : elle déclinera ensuite pendant des décennies, comme l'avait annoncé le géologue King Hubbert dès 1956. Le pays vient de passer son pic.

Le 2 mars 1972 paraît The Limits to Growth, le rapport commandé par le Club de Rome à une équipe du MIT. En juin, les délégations de cent quatorze gouvernements se réunissent à Stockholm pour la première conférence des Nations unies consacrée à l'environnement, qui débouche en décembre sur la création du Programme des Nations unies pour l'environnement. La même année, une récolte soviétique déficitaire conduit l'URSS à acheter massivement des céréales sur le marché mondial, et les prix alimentaires s'envolent.

Le 19 octobre 1973, en pleine guerre du Kippour, les pays arabes exportateurs de pétrole décrètent un embargo contre les États-Unis. Il est levé en mars 1974, mais le baril est passé entre-temps de 2,90 dollars à 11,65 dollars. Les pays importateurs créent dans la foulée l'Agence internationale de l'énergie, qui oblige ses membres à détenir des réserves équivalant à 90 jours d'importations nettes. En 1975, la richesse mondiale par habitant recule d'un pour cent.

Où se place la période

Pour classer une période, on regarde moins la vitesse de l'économie que ce qu'elle entraîne avec elle : l'énergie qu'elle consomme et le carbone qu'elle rejette. Le plan ci-dessous place chaque période selon ces deux rythmes.

De 1970 à 1975, l'économie mondiale croît d'environ 3,7 % par an, l'énergie primaire de 2,9 % et les émissions de CO₂ de 2,7 %. Le point tombe juste sous la diagonale, dans la zone de la poursuite. L'intensité carbone de l'économie s'améliore de 1,05 point par an, loin du seuil d'un point et demi qui signalerait un véritable pari technologique. Chaque habitant consomme en outre un peu plus d'énergie qu'avant, près d'un point de croissance par an.

Ce léger mieux tient presque entier aux deux dernières années. De 1970 à 1973, les émissions progressent de 4,7 % par an pour une économie à 5,3 % environ, soit un écart de 0,6 point seulement. De 1973 à 1975, l'économie cale et l'intensité semble s'améliorer d'elle-même. Rien, dans ce mouvement, ne relève d'un choix : c'est la marque d'un choc, et 1975 se referme sur un recul de la richesse par habitant de 1,0 %. La période précédente, de 1965 à 1970, allait dans le même sens, les émissions y croissant même un peu plus vite que l'économie.

Où se place la période 19701975croissance de l'économie, croissance des flux physiques-3-3-2-2-1-100+1+1+2+2+3+3+4+4+5+5+6+6poursuiteles flux suivent l'économiepari technologiquel'intensité s'améliore, le volume montesobriétédécouplage absolucontraction subieénergie19701975croissance annuelle de l'économie (%/an)croissance annuelle des émissions (%/an)
Quatre régimes, un seul plan. Sur la diagonale rouge, les flux physiques croissent au rythme de l'économie : rien n'est infléchi. Au-dessous, l'intensité s'améliore mais les volumes montent encore : la limite est repoussée. Sous l'axe horizontal, les flux reculent pendant que l'économie avance : c'est le découplage absolu. À gauche, l'économie elle-même recule — une baisse subie, qui n'est pas un choix.

Ce qui a crû, et à quelle vitesse

La population passe de 3,69 à 4,07 milliards d'habitants, soit 376 millions de personnes de plus en cinq ans, à un rythme proche de 2 % par an. L'élan est considérable : la transition démographique n'a encore produit ses effets que dans une partie du monde, et l'espérance de vie gagne deux ans, de 56,3 à 58,3 ans.

L'agriculture tient la cadence au prix d'un intrant. La consommation mondiale d'engrais bondit de 33 %, de 63 à 84 millions de tonnes, soit 5,8 % par an, trois fois plus vite que la population. L'apport alimentaire par habitant reste presque immobile, autour de 2 360 kilocalories par jour, avec un creux en 1972, l'année des mauvaises récoltes. Maintenir la ration de chacun demande chaque année davantage de ressources venues de l'extérieur du champ, ce que détaille la fiche nourrir le monde.

Un mot de méthode sur l'économie. La série longue du PIB mondial n'est publiée que tous les dix ans avant 1990 : la croissance de 3,7 % par an est reconstituée à partir de la croissance annuelle du PIB par habitant, 1,75 % en moyenne selon la Banque mondiale, à laquelle s'ajoute celle de la population. Il faut la lire comme un ordre de grandeur fiable plutôt que comme une mesure directe.

Ce qui a crû, et à quelle vitessecroissance annuelle moyenne, 19701975PopulationSecteur population+2,0 %/anÉconomieCapital industriel+3,7 %/anÉnergie primaireRessources non renouvelables+2,9 %/anÉmissions de CO₂Pollution persistante+2,7 %/anAlimentation / hab.Agriculture+0,1 %/an
Les cinq grandeurs que suit le modèle World3, mesurées sur la période. Une barre vers la droite est une croissance ; vers la gauche, un recul. C'est l'écart entre la barre « économie » et les barres physiques qui dit si la période a découplé.

Ce que le modèle en dit

Sur cette fenêtre, les scénarios du rapport Meadows ne font qu'un. Les variantes technologique et stabilisée ne se séparent de la référence qu'en 2002 : jusque-là, le modèle déroule le même tronc commun, celui d'une croissance que rien n'infléchit. Sur le graphique, les trois courbes pointillées se superposent, et la période ne peut être rapprochée d'aucune en particulier.

Confronté aux mesures, ce tronc commun tient bien. Le modèle fait croître la population de 1,6 % par an quand les données en relèvent 2,0 %, et la production industrielle de 3,4 % contre 3,7 % pour l'économie observée. L'alimentation par habitant plafonne dans les deux cas, à 0,25 % par an dans le modèle et 0,07 % dans les faits. Pour un modèle construit avant la période qu'on lui oppose, l'écart reste de quelques dixièmes de point.

L'écart est plus net sur la pollution : 3,8 % par an dans le modèle, 2,7 % pour les émissions de CO₂. La comparaison demande une précaution. World3 suit un indice de pollution persistante, qui agrège les substances durables rejetées par l'industrie et l'agriculture ; les émissions de CO₂ en sont le meilleur équivalent mondial mesuré, sans en être la copie. Le modèle ignore par ailleurs l'embargo de 1973 : il décrit des tendances de fond, jamais des événements datés.

Le monde observé et les scénarios du livrebase 100 en 1970 · la zone grisée est la période analyséeobservéSi rien ne changeLa technologie tous azimutsLe monde stabiliséPopulation19551975100Production industrielle / PIB19551975100Pollution (proxy : émissions de CO₂)19551975100Alimentation par habitant19551975100
Chaque courbe part de 100 au début de la période : on compare des rythmes, pas des niveaux. Le trait plein est le monde tel qu'il a été mesuré ; les traits pointillés sont les scénarios du rapport Meadows sur les mêmes années. Le modèle de 1972 n'a jamais prétendu donner une date : ce qui se lit ici, c'est la forme de la courbe.

Les faits qui ont pesé

La chronologie ne retient que les événements qui ont déplacé un stock ou un flux du système. La conférence de Stockholm et la parution du rapport Meadows en sont absentes : elles ont changé le regard porté sur les limites, sans modifier, sur ces cinq années, les quantités d'énergie, de carbone ou de nourriture en jeu.

Deux faits dominent. Le pic pétrolier américain de 1970 rend les États-Unis plus dépendants du pétrole importé, et donne à l'embargo de 1973 sa portée. L'embargo, lui, révèle la réaction du système : en 1974, la consommation mondiale d'énergie primaire ne progresse plus que de 0,25 %, et les émissions de CO₂ reculent légèrement jusqu'en 1975.

La réponse des pays importateurs porte sur la sécurité de l'approvisionnement. L'Agence internationale de l'énergie organise des stocks d'urgence et un système de partage en cas de rupture : l'objectif affiché est de garantir le flux lors de la prochaine crise.

Les faits qui ont pesé197019711972197319741975Pic pétrolier des États-UnisRessourcesAchats céréaliers soviétiques massifsAgricultureEmbargo pétrolier, baril quadrupléRessourcesPic des émissions, puis repliPollution persistanteCréation de l'AIE, stocks stratégiquesRégulationRécession, PIB par habitant en reculCapital industrielQuatre milliards d'humainsPopulation
Les événements retenus ne sont pas les plus commentés de la période, mais ceux qui déplacent un stock ou un flux du système : une ressource, une pollution, une surface cultivée, une population, un capital.

Ce que la période a coûté à la suivante

De 1971 à 1975, le monde émet près de 83 milliards de tonnes de CO₂ d'origine fossile et cimentière. Ce carbone ne disparaît pas avec la crise : il s'accumule dans l'atmosphère et les océans, et pèsera sur les décennies suivantes. C'est la logique des stocks et des flux : un robinet qui ralentit continue de remplir la baignoire.

La population emporte son élan. Les générations nombreuses nées dans ces années atteindront l'âge d'avoir des enfants dans les années 1990, et la croissance démographique des décennies suivantes est déjà largement engagée.

La période lègue aussi un précédent. En 1974, la consommation mondiale d'énergie a presque cessé de croître, et l'économie a calé dans la foulée. Le lien entre les deux, que le rapport Meadows plaçait au cœur de son modèle et que la fiche sur l'EROI explique, venait d'être observé à l'échelle du monde. La période 1975-1980 dira quelle réponse le système y a apportée.

Questions fréquentes

Le choc pétrolier de 1973 a-t-il fait baisser la consommation mondiale d'énergie ?

Il l'a surtout freinée. De 1970 à 1973, l'énergie primaire consommée dans le monde progressait de 4,5 % par an ; en 1974, elle n'a augmenté que de 0,25 %, avant de repartir en 1975. Les émissions de CO₂ ont en revanche légèrement reculé de 1973 à 1975. Le frein est venu du prix et de la récession, sans politique de réduction à l'origine.

Le rapport Meadows avait-il prévu le choc pétrolier ?

Non, et il ne le prétendait pas. Paru le 2 mars 1972, un an et demi avant l'embargo, il décrit des tendances de long terme : le coût croissant de l'extraction à mesure que les ressources s'épuisent, et ses effets sur la production industrielle. Un embargo décidé pendant une guerre relève de l'événement politique, que le modèle World3 ne représente pas.

Pourquoi classer en « poursuite » une période marquée par une crise ?

Le classement porte sur la relation entre l'économie et ses flux physiques, et non sur la vitesse de la croissance. Sur ces cinq ans, énergie et émissions ont suivi l'économie de près. La crise de 1973-1975 a ralenti l'ensemble, ce qui améliore en apparence l'intensité carbone ; une baisse imposée par un choc ne constitue pas pour autant un changement de trajectoire.

Peut-on comparer les émissions de CO₂ à la pollution du modèle World3 ?

Avec précaution. World3 suit un indice de pollution persistante, qui regroupe les substances durables rejetées par l'industrie et l'agriculture. Les émissions de CO₂ en sont le meilleur équivalent mesuré à l'échelle mondiale, sans lui être identiques. Les deux se comparent comme des rythmes, jamais comme une même grandeur.

Comment cette page est faite

Les taux de croissance sont calculés sur les séries mondiales publiées, entre les deux bornes de la période ; aucune valeur n'est interpolée ni prolongée. Les courbes du modèle proviennent du moteur World3 du site, celui qui fait tourner la page du rapport Meadows et son simulateur. La comparaison porte sur des rythmes, jamais sur des dates : le rapport de 1972 n'a pas prétendu prédire une année précise, et le lire ainsi serait lui faire dire ce qu'il ne dit pas.

Sources : Population mondiale (Our World in Data, d'après HYDE, Gapminder et l'ONU) · Espérance de vie (Our World in Data, d'après l'ONU) · Énergie primaire mondiale (Our World in Data, d'après l'Energy Institute et V. Smil) · Émissions de CO₂ (Global Carbon Budget) · Apport alimentaire par habitant (FAO) · Consommation d'engrais (USDA) · Croissance du PIB par habitant (Banque mondiale) · PIB mondial sur le long terme (Maddison Project, Banque mondiale) · Production de pétrole brut des États-Unis (EIA) · Oil Shock of 1973-74 (Federal Reserve History) · Oil Embargo, 1973-1974 (Office of the Historian, département d'État américain) · Oil security and emergency response (Agence internationale de l'énergie) · J. A. Schnittker, The 1972-73 Food Price Spiral (Brookings, 1973) · Conférence des Nations unies sur l'environnement, Stockholm 1972 (ONU) · The Limits to Growth (Club of Rome)