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1975-1980 : la reprise, puis le second choc

Ces cinq années commencent au creux d'une récession et s'achèvent sur une économie mondiale à l'arrêt. Entre les deux, la croissance repart comme si le premier choc pétrolier n'avait été qu'une parenthèse. Les pays importateurs cherchent du pétrole ailleurs, en Alaska, ou un autre carburant, au Brésil. Puis la révolution iranienne retire du marché une part de la production mondiale, et le prix du pétrole double en un an. La période pose une question simple : le monde a-t-il tiré du premier choc une autre manière de consommer, ou seulement d'autres fournisseurs ?

Ce que ces cinq ans ont été

Le 14 novembre 1975, le Brésil institue par décret son programme national de l'alcool. Pour réduire sa dépendance au pétrole importé, le pays encourage la production d'éthanol tiré de la canne à sucre ou du manioc, en misant sur l'extension des cultures et la construction de distilleries. La réponse au premier choc prend ici la forme d'une substitution : remplacer un flux importé par un flux produit sur place.

Aux États-Unis, le pétrole de Prudhoe Bay, découvert en 1968 sur le versant arctique de l'Alaska, commence à couler le 20 juin 1977 dans un oléoduc de 800 miles, près de 1 300 kilomètres, jusqu'au port de Valdez. Le mois suivant, la réserve stratégique de pétrole reçoit sa première livraison : 412 000 barils de brut saoudien, stockés dans des cavités salines de Louisiane. En décembre 1978, la Chine décide de placer le développement économique au centre de sa politique. La réforme commence par les campagnes.

Puis l'Iran bascule. La révolution fait chuter la production iranienne de 4,8 millions de barils par jour en janvier 1979, environ 7 % de la production mondiale d'alors. Le 28 mars, la fusion partielle d'un cœur de réacteur à Three Mile Island, en Pennsylvanie, entraîne un net durcissement de la réglementation nucléaire américaine. Entre avril 1979 et avril 1980, le prix du pétrole fait plus que doubler. En octobre 1979, la Réserve fédérale américaine change de politique pour briser l'inflation. Le 22 septembre 1980, l'Irak envahit l'Iran, et le même mois, une lettre ouverte du Parti communiste chinois lance officiellement la politique de l'enfant unique.

Où se place la période

Le plan ci-dessous place chaque période selon deux rythmes : celui de l'économie, et celui du carbone qu'elle rejette. De 1975 à 1980, l'économie mondiale croît d'environ 3,8 % par an, l'énergie primaire de 2,7 % et les émissions de CO₂ de 2,7 %. Le point tombe dans la zone de la poursuite, tout près de la période 1970-1975, qui affichait 3,7 %, 2,9 % et 2,7 %.

L'intensité carbone de l'économie s'améliore de 1,12 point par an, sous le seuil d'un point et demi qui signalerait un découplage assumé. Cette amélioration vient tout entière de l'énergie consommée par unité de richesse, qui baisse de 1,09 point par an. Le contenu en carbone de l'énergie, lui, ne bouge pas : en 1975 comme en 1980, chaque kilowattheure d'énergie primaire s'accompagne d'environ 229 grammes de CO₂. Les substitutions de la période n'ont pas encore déplacé le bilan mondial. Chaque habitant consomme par ailleurs un peu plus d'énergie, de 18 200 kilowattheures par an en 1975 à 19 100 en 1980.

Le détail des années confirme la lecture. De 1975 à 1979, dans la reprise, les émissions progressent de 3,5 % par an pour une économie à un peu plus de 4,3 %. En 1980, la richesse par habitant stagne, l'énergie consommée recule de 0,8 % et les émissions de 0,5 %. Ce recul final ne procède d'aucune décision de réduire les flux. Il suit le doublement du prix du pétrole et le calage de l'économie, et il suffit, sur une fenêtre de cinq ans, à améliorer l'intensité en apparence sans en changer la direction.

Où se place la période 19751980croissance de l'économie, croissance des flux physiques-3-3-2-2-1-100+1+1+2+2+3+3+4+4+5+5+6+6poursuiteles flux suivent l'économiepari technologiquel'intensité s'améliore, le volume montesobriétédécouplage absolucontraction subieénergie19751980croissance annuelle de l'économie (%/an)croissance annuelle des émissions (%/an)
Quatre régimes, un seul plan. Sur la diagonale rouge, les flux physiques croissent au rythme de l'économie : rien n'est infléchi. Au-dessous, l'intensité s'améliore mais les volumes montent encore : la limite est repoussée. Sous l'axe horizontal, les flux reculent pendant que l'économie avance : c'est le découplage absolu. À gauche, l'économie elle-même recule — une baisse subie, qui n'est pas un choix.

Ce qui a crû, et à quelle vitesse

La population passe de 4,07 à 4,45 milliards d'habitants, soit 377 millions de personnes en plus, à 1,8 % par an. Le rythme fléchit un peu par rapport aux cinq années précédentes, où il approchait 2 %, mais le nombre d'humains ajoutés reste le même, parce qu'il s'applique à une base plus large. L'espérance de vie gagne un peu plus de deux ans, de 58,3 à 60,5 ans. La transition démographique avance, sans avoir encore gagné la plus grande partie du monde.

L'apport alimentaire par habitant, resté presque immobile de 1970 à 1975, progresse cette fois, de 2 366 à 2 457 kilocalories par jour, soit 0,75 % par an. L'effort passe par les intrants. La consommation mondiale d'engrais croît de 30 %, de 84 à 109 millions de tonnes, à 5,4 % par an, trois fois le rythme de la population. Chaque calorie gagnée repose un peu plus sur des apports extérieurs au champ, ce que détaille la fiche nourrir le monde.

L'énergie primaire et les émissions de CO₂ croissent au même rythme, 2,7 % par an, signe d'un bouquet énergétique mondial resté le même. Les émissions annuelles passent de 17,0 à 19,4 milliards de tonnes.

Un mot de méthode sur l'économie. La série longue du PIB mondial n'est publiée que tous les dix ans avant 1990 : la croissance de 3,8 % par an est reconstituée à partir de la croissance annuelle du PIB par habitant, 2,0 % en moyenne de 1976 à 1980 selon la Banque mondiale, à laquelle s'ajoute celle de la population. Le point décennal de 1980 permet un contrôle, puisque la série longue donne elle aussi 3,8 % par an de 1970 à 1980.

Ce qui a crû, et à quelle vitessecroissance annuelle moyenne, 19751980PopulationSecteur population+1,8 %/anÉconomieCapital industriel+3,8 %/anÉnergie primaireRessources non renouvelables+2,7 %/anÉmissions de CO₂Pollution persistante+2,7 %/anAlimentation / hab.Agriculture+0,8 %/an
Les cinq grandeurs que suit le modèle World3, mesurées sur la période. Une barre vers la droite est une croissance ; vers la gauche, un recul. C'est l'écart entre la barre « économie » et les barres physiques qui dit si la période a découplé.

Ce que le modèle en dit

Sur cette fenêtre encore, les scénarios du rapport Meadows ne font qu'un : les variantes technologique et stabilisée ne se séparent de la référence qu'en 2002. Les trois courbes pointillées se superposent, et la période se lit sur le tronc commun du modèle, celui d'une croissance que rien n'infléchit.

Face aux mesures, ce tronc commun tient sur la population et l'économie, avec un modèle un peu plus lent que le monde réel : 1,6 % par an contre 1,8 % pour la population, 3,2 % contre 3,8 % pour la production. L'alimentation par habitant inverse la situation de la période précédente. Le modèle la fait croître de 0,27 % par an, les données de 0,75 % : le monde nourrit un peu mieux chacun que ne le prévoyait World3, au prix des intrants décrits plus haut.

L'écart le plus net reste celui de la pollution, 4,1 % par an dans le modèle contre 2,7 % pour les émissions de CO₂, et il se creuse légèrement par rapport à 1970-1975. World3 suit un indice de pollution persistante, qui agrège les substances durables rejetées par l'industrie et l'agriculture ; les émissions de CO₂ en sont le meilleur équivalent mondial mesuré, sans en être la copie. Le modèle ignore enfin la révolution iranienne comme la guerre entre l'Iran et l'Irak. Il décrit des tendances de fond, et le recul de 1980 n'y figure pas.

Le monde observé et les scénarios du livrebase 100 en 1975 · la zone grisée est la période analyséeobservéSi rien ne changeLa technologie tous azimutsLe monde stabiliséPopulation19601980100Production industrielle / PIBsérie observée indisponible19601980100Pollution (proxy : émissions de CO₂)19601980100Alimentation par habitant19601980100
Chaque courbe part de 100 au début de la période : on compare des rythmes, pas des niveaux. Le trait plein est le monde tel qu'il a été mesuré ; les traits pointillés sont les scénarios du rapport Meadows sur les mêmes années. Le modèle de 1972 n'a jamais prétendu donner une date : ce qui se lit ici, c'est la forme de la courbe.

Les faits qui ont pesé

La chronologie ne retient que les faits qui ont déplacé un stock ou un flux du système. L'accident de Three Mile Island et le tournant de la Réserve fédérale en octobre 1979 ont pesé sur la décennie suivante, sans modifier de manière mesurable les séries mondiales de ces cinq années.

La première moitié de la période est celle des réponses au premier choc. Elles portent sur l'approvisionnement : trouver du pétrole ailleurs, en Alaska ; le remplacer par un carburant agricole, au Brésil ; en stocker, aux États-Unis. Aucune ne porte sur la quantité totale consommée, et la consommation mondiale d'énergie primaire progresse de 5,0 % dès 1976.

La seconde moitié est celle du second choc. La révolution iranienne retire du marché l'équivalent de 7 % de la production mondiale, le prix double, et en 1980 l'énergie primaire mondiale recule pour la première fois depuis le début de la série annuelle, en 1965. La guerre entre l'Iran et l'Irak éclate à l'automne de cette même année.

En Chine, deux décisions ouvrent des trajectoires longues. La réforme de décembre 1978 tourne vers la croissance économique le pays le plus peuplé du monde ; la politique de l'enfant unique, lancée officiellement en septembre 1980, vise à freiner celle de sa population.

Les faits qui ont pesé197519761977197819791980Brésil : programme national de l'alcoolRessourcesPétrole d'Alaska acheminé jusqu'à ValdezRessourcesChine : lancement de la réformeCapital industrielRévolution iranienne, second choc pétrolierRessourcesPremier recul mondial de l'énergieRessourcesL'Irak envahit l'IranRégulationChine : politique de l'enfant uniquePopulation
Les événements retenus ne sont pas les plus commentés de la période, mais ceux qui déplacent un stock ou un flux du système : une ressource, une pollution, une surface cultivée, une population, un capital.

Ce que la période a coûté à la suivante

De 1976 à 1980, le monde émet 94 milliards de tonnes de CO₂ d'origine fossile et cimentière, davantage que les 83 milliards des cinq années précédentes. Le ralentissement de 1980 ne retire rien à ce qui a été émis : le carbone s'accumule dans l'atmosphère et l'océan, selon la logique des stocks et des flux.

La période lègue des capacités. L'oléoduc d'Alaska, la filière brésilienne de l'éthanol et les réserves stratégiques sont des investissements dans l'approvisionnement, qui fonctionneront longtemps après la crise qui les a fait naître. Ils rendent le système plus résistant à une rupture de livraison, sans rien changer à sa dépendance au flux d'énergie lui-même, que la fiche sur l'EROI met en perspective.

Elle lègue enfin une économie qui cale au moment où la politique monétaire américaine se durcit : le taux directeur de la Réserve fédérale, à 11 % lors de la nomination de Paul Volcker en août 1979, atteindra 19 % en 1981. La population de 4,45 milliards d'habitants emporte, elle, un élan engagé pour des décennies. La période 1980-1985 dira si le second choc a changé, cette fois, la relation entre l'économie et ses flux.

Questions fréquentes

Le second choc pétrolier a-t-il fait baisser la consommation mondiale d'énergie ?

Oui, en 1980, et pour la première fois depuis 1965 dans la série annuelle : l'énergie primaire consommée dans le monde recule de 0,8 % et les émissions de CO₂ de 0,5 %. La richesse mondiale par habitant stagne la même année. De 1975 à 1979, l'énergie progressait encore de 3,6 % par an. Ce recul accompagne un choc de prix et un calage de l'économie, sans politique de réduction à l'origine.

Pourquoi classer en « poursuite » une période où l'économie consomme moins d'énergie par dollar ?

Parce que le volume continue de monter presque au rythme de l'économie. L'énergie nécessaire à chaque dollar produit baisse d'environ 1,1 point par an, mais le contenu en carbone de l'énergie reste fixé autour de 229 grammes de CO₂ par kilowattheure. L'intensité carbone de l'économie ne s'améliore donc que de 1,1 point par an, sous le seuil de 1,5 point retenu pour parler de pari technologique.

Les programmes lancés après le choc de 1973 ont-ils réduit les flux physiques ?

Pas à l'échelle mondiale sur ces cinq années. L'éthanol brésilien, le pétrole d'Alaska et les réserves stratégiques américaines visent à sécuriser l'approvisionnement ou à substituer une source à une autre. Pendant ce temps, l'énergie primaire mondiale croît de 2,7 % par an et les émissions de CO₂ au même rythme. La sécurité des livraisons et la quantité consommée sont deux questions distinctes.

Le rapport Meadows avait-il anticipé le second choc pétrolier ?

Non. World3 décrit des tendances de long terme, comme le coût croissant d'extraction d'une ressource qui s'épuise, et ne représente ni révolution ni guerre. Sur ces cinq ans, la comparaison avec les mesures porte sur des rythmes : le modèle suit d'assez près la population et la production, et fait croître sa pollution persistante plus vite que les émissions de CO₂ observées.

Comment cette page est faite

Les taux de croissance sont calculés sur les séries mondiales publiées, entre les deux bornes de la période ; aucune valeur n'est interpolée ni prolongée. Les courbes du modèle proviennent du moteur World3 du site, celui qui fait tourner la page du rapport Meadows et son simulateur. La comparaison porte sur des rythmes, jamais sur des dates : le rapport de 1972 n'a pas prétendu prédire une année précise, et le lire ainsi serait lui faire dire ce qu'il ne dit pas.

Sources : Population mondiale (Our World in Data, d'après HYDE, Gapminder et l'ONU) · Espérance de vie (Our World in Data, d'après l'ONU) · Énergie primaire mondiale (Our World in Data, d'après l'Energy Institute et V. Smil) · Émissions de CO₂ (Global Carbon Budget) · Apport alimentaire par habitant (FAO) · Consommation d'engrais (USDA) · Croissance du PIB par habitant (Banque mondiale) · PIB mondial sur le long terme (Maddison Project, Banque mondiale) · Décret n° 76.593 du 14 novembre 1975, Programa Nacional do Álcool (Chambre des députés du Brésil) · Trans-Alaska Pipeline History (American Oil & Gas Historical Society) · SPR Celebrates 40th Anniversary of First Oil Delivery (département de l'Énergie des États-Unis) · The Third Plenary Session of the 11th CPC Central Committee (SCIO, Chine) · Oil Shock of 1978-79 (Federal Reserve History) · The Great Inflation (Federal Reserve History) · Backgrounder on the Three Mile Island Accident (Nuclear Regulatory Commission) · Iraqi Records and the History of Iran's Chemical Weapons Program (Wilson Center) · China's One-Child Policy: How It Started (TIME) · The Limits to Growth (Club of Rome)