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1980-1985 : un découplage relatif, en partie subi
Ces cinq années s'ouvrent sur un pétrole au plus haut et une économie mondiale qui ne croît plus. Pour briser l'inflation, la Réserve fédérale américaine maintient des taux proches de 20 %, la récession gagne, et en 1982 le Mexique annonce qu'il ne peut plus rembourser sa dette. Pendant trois ans, la consommation mondiale d'énergie recule. Puis la croissance repart, et avec elle les flux. Mais le monde de 1985 rejette moins de carbone par dollar produit que celui de 1980. La période pose une question précise : ce qui a changé tient-il à la crise, ou à la manière de produire l'énergie ?
Ce que ces cinq ans ont été
La décennie commence dans le sillage du second choc pétrolier. Aux États-Unis, la Réserve fédérale présidée par Paul Volcker resserre le crédit pour venir à bout de l'inflation, et ses taux approchent 20 % à la fin de 1980 et au début de 1981. La récession américaine dure de juillet 1981 à novembre 1982. Le chômage y atteint près de 11 % à la fin de 1982, un niveau inégalé depuis la Seconde Guerre mondiale.
Le crédit cher traverse les frontières. En août 1982, le ministre mexicain des Finances prévient la Réserve fédérale, le Trésor américain et le Fonds monétaire international que son pays ne peut plus assurer le service d'une dette de 80 milliards de dollars. Seize pays d'Amérique latine finiront par renégocier leurs dettes. Sur le marché du pétrole, la demande fléchit et l'offre abonde : le 14 mars 1983, l'OPEP abaisse pour la première fois de son histoire son prix de référence, de 34 à 29 dollars le baril.
La croissance repart en 1983 et s'affirme en 1984. Cette même année, la Chine récolte 407 millions de tonnes de céréales, un record porté par la réforme des campagnes, tandis que l'Éthiopie traverse une famine que Human Rights Watch attribue avant tout à la guerre menée par le gouvernement contre les insurrections. Dans la nuit du 2 au 3 décembre 1984, une fuite d'isocyanate de méthyle à l'usine Union Carbide de Bhopal, en Inde, tue environ 2 000 personnes en quelques heures. En mai 1985, trois chercheurs britanniques publient dans Nature la mesure d'une perte massive d'ozone au-dessus de l'Antarctique.
Où se place la période
Le plan ci-dessous place chaque période selon deux rythmes : celui de l'économie, et celui du carbone qu'elle rejette. De 1980 à 1985, l'économie mondiale croît d'environ 2,7 % par an, l'énergie primaire de 1,5 % et les émissions de CO₂ de 0,75 %. Le point quitte la zone de la poursuite, où se tenaient les années 1970-1975 et la période 1975-1980, et entre dans celle du pari technologique.
L'intensité carbone de l'économie s'améliore de 1,92 point par an, contre 1,12 point sur les cinq années précédentes. Deux mouvements s'additionnent. L'énergie consommée par unité de richesse baisse de 1,16 point par an, un rythme proche de celui de 1975-1980. Et, fait nouveau, le contenu en carbone de l'énergie diminue de 0,76 point par an : chaque kilowattheure d'énergie primaire s'accompagnait de 229 grammes de CO₂ en 1980, il n'en porte plus que 220 en 1985. Ce découplage reste relatif, car les émissions annuelles passent tout de même de 19,4 à 20,1 milliards de tonnes.
D'où vient ce changement du bouquet ? La production nucléaire mondiale double, de 2 160 à 4 510 térawattheures, et sa part dans l'énergie primaire passe de 2,5 % à 4,9 %. Le pétrole, lui, recule en volume comme en part, de 41,9 % à 36,8 %. Le charbon progresse en revanche, de 24,6 % à 26,2 %, et limite le gain.
Le détail des années oblige à la prudence. De 1980 à 1982, l'énergie consommée recule chaque année et les émissions baissent de 2,7 % en 1981. Il faut attendre 1983 pour que la consommation d'énergie retrouve son niveau de 1979, et 1985 pour que les émissions le dépassent. Une partie du découplage mesuré tient donc à la récession, qui a comprimé les flux sans que personne l'ait voulu. Sur la fenêtre 1982-1987, qui laisse la crise derrière elle, l'amélioration retombe à 1,2 point par an, sous le seuil.
Ce qui a crû, et à quelle vitesse
La population passe de 4,45 à 4,87 milliards d'habitants, soit 421 millions de personnes en plus, à 1,8 % par an. Le rythme ne faiblit pas par rapport à 1975-1980, et le nombre d'humains ajoutés augmente encore. L'espérance de vie gagne un peu moins de deux ans, de 60,5 à 62,2 ans. La transition démographique progresse dans les moyennes, qui ne disent rien de l'Éthiopie de 1984.
L'apport alimentaire par habitant continue de monter, de 2 457 à 2 547 kilocalories par jour, soit 0,73 % par an. La consommation mondiale d'engrais, qui croissait de 5,4 % par an de 1975 à 1980, ralentit nettement : 2,4 % par an, de 109 à 123 millions de tonnes, avec deux années presque plates en 1981 et 1982. La récolte chinoise de 1984 rappelle que les institutions agricoles comptent autant que les intrants, ce que prolonge la fiche nourrir le monde.
L'énergie par habitant baisse légèrement, de 19 080 à 18 780 kilowattheures par an : c'est la première période de la série où chaque humain consomme en moyenne un peu moins d'énergie à la fin qu'au début. Cette moyenne mondiale ne dit rien de la répartition, et elle doit beaucoup aux années de crise.
Un mot de méthode sur l'économie. La série longue du PIB mondial n'est publiée que tous les dix ans avant 1990 : la croissance de 2,7 % par an est reconstituée à partir de la croissance annuelle du PIB par habitant, 0,84 % en moyenne de 1981 à 1985 selon la Banque mondiale, à laquelle s'ajoute celle de la population. Le contrôle se fait sur la décennie : la série longue donne 3,0 % par an de 1980 à 1990, la même reconstitution 3,1 %.
Ce que le modèle en dit
Les scénarios du rapport Meadows ne font toujours qu'un sur cette fenêtre : les variantes technologique et stabilisée ne se séparent de la référence qu'en 2002. Les trois courbes pointillées se superposent. Le fait que le monde réel passe ici en pari technologique ne le rapproche donc d'aucun scénario du livre ; il s'écarte du tronc commun, celui d'une croissance que rien n'infléchit.
Sur la population, le modèle reste plus lent que le monde réel, 1,5 % par an contre 1,8 %. Pour la première fois dans la série, il est en revanche plus rapide sur l'économie, 3,1 % contre 2,7 % : World3 ne connaît ni politique monétaire ni crise de la dette. L'alimentation par habitant croît de 0,27 % par an dans le modèle, de 0,73 % dans les données.
L'écart le plus grand, et de loin, est celui de la pollution : 4,4 % par an dans le modèle, 0,75 % pour les émissions de CO₂. Il se creuse fortement par rapport aux deux périodes précédentes. World3 suit un indice de pollution persistante, qui agrège les substances durables rejetées par l'industrie et l'agriculture ; les émissions de CO₂ en sont le meilleur équivalent mondial mesuré, sans en être la copie. Le trou d'ozone, révélé en 1985, relève d'ailleurs de cette pollution persistante que le CO₂ ne mesure pas. La comparaison porte sur des rythmes, pas sur des dates.
Les faits qui ont pesé
La chronologie ne retient que les faits qui ont déplacé un stock ou un flux du système. Deux d'entre eux sont financiers, et ils ouvrent la période. Le crédit cher américain et le défaut mexicain de 1982 compriment l'investissement et la production, et avec eux la consommation d'énergie de 1980 à 1982.
Le prix du pétrole, qui avait doublé à la fin des années 1970, commence à céder. La baisse décidée par l'OPEP en mars 1983 prend acte d'une demande affaiblie par la récession, les économies d'énergie et le passage à d'autres combustibles. Le pétrole perd cinq points de part dans l'énergie mondiale en cinq ans, un recul que la fiche sur l'EROI permet de replacer dans la longue histoire des sources d'énergie.
1984 concentre trois faits de nature différente. La récolte chinoise record augmente le stock alimentaire du pays le plus peuplé du monde. La famine éthiopienne, qui fait selon Human Rights Watch plus de 400 000 morts, rappelle qu'une moyenne mondiale en hausse coexiste avec des effondrements locaux. La catastrophe de Bhopal, la plus grave de l'histoire de l'industrie chimique, montre ce qu'un rejet toxique concentré fait à une population.
La publication de mai 1985 enfin ne déplace aucun flux sur ces cinq années. Elle entre pourtant dans la liste parce qu'elle mesure un stock : en octobre 1984, la couche d'ozone au-dessus de la station antarctique de Halley n'avait plus qu'environ les deux tiers de son épaisseur des décennies précédentes. Une pollution accumulée depuis des années devenait visible.
Ce que la période a coûté à la suivante
De 1981 à 1985, le monde émet 96 milliards de tonnes de CO₂ d'origine fossile et cimentière, un peu plus que les 94 milliards de 1976-1980. La récession a ralenti le rythme sans réduire le total, et le carbone émis s'ajoute au stock de l'atmosphère et de l'océan, selon la logique des stocks et des flux.
La période lègue un parc nucléaire deux fois plus productif et une économie moins dépendante du pétrole. Ces capacités continueront de peser sur le contenu en carbone de l'énergie bien après 1985. Elle lègue aussi un pétrole moins cher, qui ôte une partie de la pression qui avait poussé aux économies d'énergie, et des pays endettés d'Amérique latine dont l'investissement restera contraint.
Elle laisse enfin 4,87 milliards d'habitants et une croissance démographique intacte. La période 1985-1990 dira si le découplage mesuré ici tient au retour de la croissance, une fois la crise passée.
Questions fréquentes
Les émissions mondiales de CO₂ ont-elles baissé au début des années 1980 ?
Oui, trois années de suite. Les émissions reculent de 0,5 % en 1980, de 2,7 % en 1981 et de 0,8 % en 1982, pendant que la richesse mondiale par habitant stagne puis recule de 1,4 % en 1982. Elles ne dépassent leur niveau de 1979 qu'en 1985. Cette baisse accompagne la récession et la crise de la dette, sans politique de réduction à son origine.
Pourquoi classer 1980-1985 en « pari technologique » si la récession a fait baisser les émissions ?
Parce que la récession n'explique pas tout. Sur la période, l'intensité carbone de l'économie s'améliore de 1,9 point par an, au-delà du seuil de 1,5 point. Une part de ce gain vient du contenu en carbone de l'énergie, qui baisse de 229 à 220 grammes de CO₂ par kilowattheure avec le doublement du nucléaire et le recul du pétrole. Le verdict reste fragile : sur 1982-1987, une fois la crise passée, l'amélioration retombe à 1,2 point par an.
Le nucléaire a-t-il changé le bilan carbone mondial de la période ?
Il y a contribué. La production nucléaire mondiale passe de 2 160 à 4 510 térawattheures entre 1980 et 1985, de 2,5 % à 4,9 % de l'énergie primaire, tandis que la part du pétrole recule de 41,9 % à 36,8 %. Le charbon gagne pourtant 1,6 point de part dans le même temps, ce qui limite l'effet sur les émissions.
Le rapport Meadows avait-il anticipé la crise du début des années 1980 ?
Non. World3 ne représente ni les taux d'intérêt, ni la dette, ni les prix fixés par l'OPEP. Sur ces cinq ans, il fait croître l'économie plus vite que la réalité, 3,1 % contre 2,7 % par an, et sa pollution persistante bien plus vite que les émissions de CO₂ observées. La comparaison porte sur des rythmes de fond, et les trois scénarios du livre sont encore confondus sur cette fenêtre.
Comment cette page est faite
Les taux de croissance sont calculés sur les séries mondiales publiées, entre les deux bornes de la période ; aucune valeur n'est interpolée ni prolongée. Les courbes du modèle proviennent du moteur World3 du site, celui qui fait tourner la page du rapport Meadows et son simulateur. La comparaison porte sur des rythmes, jamais sur des dates : le rapport de 1972 n'a pas prétendu prédire une année précise, et le lire ainsi serait lui faire dire ce qu'il ne dit pas.
Sources : Population mondiale (Our World in Data, d'après HYDE, Gapminder et l'ONU) · Espérance de vie (Our World in Data, d'après l'ONU) · Énergie primaire mondiale par source (Our World in Data, d'après l'Energy Institute et V. Smil) · Émissions de CO₂ (Global Carbon Budget) · Apport alimentaire par habitant (FAO) · Consommation d'engrais (USDA) · Croissance du PIB par habitant (Banque mondiale) · PIB mondial sur le long terme (Maddison Project, Banque mondiale) · Recession of 1981-82 (Federal Reserve History) · Latin American Debt Crisis of the 1980s (Federal Reserve History) · OPEC Cuts Oil to $29, Sets Production Quotas (The Washington Post, 15 mars 1983) · Peking to peasants: slow down (The Christian Science Monitor, 7 novembre 1985) · Evil Days: 30 Years of War and Famine in Ethiopia (Human Rights Watch, 1991) · Union Carbide India Ltd, Bhopal, 3 December 1984 (Health and Safety Executive) · Farman, Gardiner et Shanklin, Large losses of total ozone in Antarctica (Nature, 1985) · The discovery of the Antarctic ozone hole (Nature, 2019) · The Limits to Growth (Club of Rome)